Alexandro Christi Nicolas

L’écriture pour thérapie

Aussi loin que me ramènent mes souvenirs d’enfance, je me vois comme un enfant super loquace. Et les histoires racontées par mes parents le confirment, j’étais très curieux et très volubile. J’avais toujours quelque chose à demander ou une histoire à raconter. Mes interrogations incessantes agaçaient mes amis qui me mettaient tout le temps au défi de me taire pendant une minute. J’avoue que c’était difficile et les secondes me paraissaient durer des heures. Avec du recul, je reconnais que je parlais un peu trop, je parlais d’un peu de tout, mais pas de tout.

Il y a des sujets dont je ne parlais jamais, par gêne ou par tentative de déni.

 

Mon géniteur

Je n’ai jamais parlé de mon géniteur. Je n’ai fait allusion à lui dans aucune conversation durant mon enfance et mon adolescence. Au point que tous mes amis le croyaient mort. A une certaine période, moi aussi je l’ai cru mort, ou plutôt je l’espérais. Car cela aurait rendu plus facile l’explication de son absence.

Qu’on soit clair là-dessus, je n’étais pas gêné d’être un enfant sans père… ou plutôt que quelques fois.

Je me rappellerai toujours ce jour où des amis et moi étions en groupe en train de discuter de je ne sais plus trop quoi et est arrivé un adulte. Une personnalité connue chez nous et très respectée par mes amis et moi. Il a rejoint le groupe et sans introduction dit à l’un d’entre nous « C’est qui ton père ? Il fait quoi ? » Et un à un il s’est mis à nous questionner sur notre paternel. J’ai eu envie de disparaitre. Je n’arrêtais pas de me demander quelle réponse j’allais faire à son interrogation. Je me suis mis à trembler et brusquement j’ai eu des sueurs froides. « Et toi, c’est qui ton père » me demanda-t-il enfin. J’ai eu envie de faire simple et lui dire que mon père était mort, mais je n’avais pas envie de voir de la pitié dans leur regard et cela aurait été un sujet de discussion entre mes amis et moi. Mais d’un autre côté je n’allais certainement pas leur raconter que mon géniteur ne voulait pas de moi et est parti en laissant ma mère enceinte. J’étais trop fier et pudique pour m’ouvrir autant à eux. J’ai donc inventé une histoire. Cet exercice, j’ai eu à le faire à de nombreuses occasions dans ma vie et à chaque fois, l’histoire était inventée sur mesure. Ce jour-là, mon père était un grand avocat vivant à l’extérieur du pays.

A ce moment, j’ai ressenti moult émotions. J’ai eu de la pitié pour ce jeune garçon se sentant obligé d’inventer une histoire pour paraitre normal, j’en ai voulu à ce type de s’être intéressé à ma vie privée, je me suis détesté de ne pas avoir eu le courage de dire la vérité, et j’ai détesté mon géniteur de m’avoir mis dans cette situation.

Mais ce n’était ni la première ni la dernière fois que j’inventais des histoires pour expliquer l’absence de mon père.

Je ne dirais pas qu’il me manquait. Comment quelqu’un que je n’ai pas vraiment connu aurait-il pu me manquer ? Je ne dirais pas non plus que je ressentais tout le temps son absence. J’ai été comblé par ma famille, mais il y a des jours comme ça où des amis parlent avec fierté de leur paternel et je me rends compte que je n’ai rien à dire du mien, et ces jours-là, aussi rapide que je puisse être, la réalité me rattrape. Et cette réalité est dure.

 

Mon deuxième prénom

Je n’ai jamais non plus parlé de mon deuxième prénom, Christi. Ce prénom a pendant longtemps été un fardeau trop lourd pour mes fragiles épaules d’enfant puis d’adolescent.

Les moqueries de camarades de classes et même parfois de professeurs m’ont pendant de nombreuses années fait craindre les premiers jours de classe. Ce grand jour où je portais des uniformes neufs, de nouvelles chaussures, un nouveau sac rempli de livres venant directement de la librairie de l’école ; ce jour où j’étais impatient de revoir mes camarades et amis et leur raconter mes vacances devait normalement être un jour heureux, mais pour moi c’était à chaque fois un jour d’angoisse, parce que c’était aussi le jour où l’instituteur découvre le nom et les prénoms de ses élèves.

Mon nom de famille étant Nicolas, de grosses gouttes de sueur commençaient à perler sur mon front dès que le prof s’était rendu au niveau des noms de famille débutant par la lettre L. Je sentais alors ma fin proche.

Le nombre de fois où un prof a dû lire deux fois mon nom afin d’être sûr d’avoir bien dit Christi, le nombre de fois où l’un d’entres eux m’a demandé si c’était une faute de frappe ou une erreur à l’impression de la liste de présence. Parfois ils se sont même repris « Alexandro Christi Nicolas, Christian pardon. » A moi de dire, l’air gêné, la voix tremblotante « Non vous ne vous êtes pas trompé, c’est bien Christi. » Le pire c’était quand ils disaient « C’est qui Christi ? Montre-toi. » Comme s’ils voulaient voir si le prénom correspondait au physique.

Et mes camarades à chaque fois se lâchaient en rires et moqueries.

J’avais fini par développer une astuce au fil du temps. Je ne laissais plus le temps au prof de citer mon nom complet. Je répondais présent dès que j’entendais Alexandro. Cela me demandait bien sûr de connaitre à chaque fois le nom de celui qui venait juste avant moi sur la liste afin d’interrompre le prof dans son élan. Malheureusement, cette astuce ne fonctionnait pas à chaque fois et je devais souvent subir les moqueries.

« Ta mère s’attendait à avoir une fille et a refusé de changer le prénom même après avoir remarqué que tu étais un mec ou quoi ? » « Tes parents ont dû être déçus en découvrant que tu étais un mec. » Ce sont autant de vannes l’une aussi pourrie que l’autre qui me venaient de mes camarades de classe. Et cela a duré des années.

Ce prénom, je ne l’ai jamais accepté et je n’ai jamais su le porter. Rapidement, Christi est devenu un simple C sur tous mes documents au point où j’ai fini par oublier son orthographe. Même les explications de ma mère n’ont pas pu m’aider à accepter ce prénom de fille que je portais comme un poids dont je n’ai jamais voulu.

Quand nous étions enfants, mes amis disaient souvent « Quand je serai majeur je ferai des piercings, des tatouages ou je laisserai pousser mes cheveux. »

Moi je disais « Quand je serai majeur, je changerai Christi en Christian. »

C’était ça l’objectif ultime.

 

Ecrire pour me libérer

J’ai compris avec le temps que ne pas parler de ses sujets ne les rendaient pas irréels ou inoffensifs pour autant. J’ai vite compris qu’au contraire ils me rendaient prisonnier. Et je ne voulais pas que deux détails du genre aient autant de pouvoir sur moi.

J’ai longtemps cherché une sorte de thérapie et j’ai même vu un psy, mais rien ne fonctionnait… jusqu’à ce que j’aie décidé d’écrire là-dessus.

Rédiger ces deux billets, Si seulement je pouvais lui manquer et Je m’appelle Christi et toi ?, n’a pas été un simple exercice d’écriture, mais plutôt une thérapie (je me suis ouvert et j’ai laissé voir mes faiblesses et mes craintes de toujours) et publier ces lignes a eu un effet libérateur pour moi.

Une fois publiées, ces histoires ne m’appartenaient plus et le fait de les partager m’a soulagé de leur charge comme si mes lecteurs m’aidaient à porter ce poids qui du coup est devenu plus léger.

S’ouvrir aux autres n’a jamais été un exercice facile mais cela aide au point qu’aujourd’hui je peux le dire sans aucun doute : « L’écriture m’a sauvé. »


Ma copine Soraya (Partie III)

« Aujourd’hui j’ai vécu l’un des plus excitants moments de ma vie. Nous étions là, complètement nues, elle et moi dans son nid, blotties l’une contre l’autre. Mélangées dans le noir, nous roucoulions d’amour quand brusquement prise d’un élan de passion elle me grimpa dessus. J’avais les yeux fermés et un de ces sourires que je ne me connaissais pas.  Sa langue pointue vint enfreindre la barrière de mes dents, jouer à cache-cache avec ma langue. Nous nous embrassions de façon osée et très amoureuse.

Je fondais sous le poids de sa douceur et elle m’aimait au rythme de mes cris. Sa sexualité épanouie nous enflamma toutes les deux et dans notre nudité nous conjuguions cet amour infini que nous partageons et pour lequel les mots ne suffisent plus. Je me livrais  à elle avec l’étonnement d’une prostituée qui se surprend à se donner plus par plaisir que pour l’argent du client.

Lui mordillant l’oreille, je lui chuchotai « aime-moi mon amour, aime ta chérie comme si elle était la seule femme sur terre. »

Je me sentais défaillir dans ce torrent d’amour. Je sentais qu’elle avait ouvert ses vannes de tendresse et je me préparais à recevoir ses flots de caresses. Elle me caressa et m’embrassa avec beaucoup de passion et me fit l’amour avec tellement de douceur que j’eus l’impression d’être fragile.

Nous transpirions toutes deux, je me  retrouvai ensuite nez à nez avec elle, je buvais littéralement ses gémissements. Au fur et à mesure que nos chants s’unissaient je me sentais prête à expédier la marchandise.

De mes longues jambes je l’enveloppai telle une pieuvre et je me mis soudain à onduler sauvagement sous elle. Ne pouvant me retenir, je me suis mise à gémir à tue-tête malgré ma grande pudeur.

Et brusquement, j’enfonçai mes ongles dans sa chair et lui dis en haletant ‘’m santi larivyèm pral desann‘’*. »

 

*Je sens que je vais jouir

 A SUIVRE …

 


Ma copine Soraya (Partie II)

Décidément toutes les situations s’accordent pour faire de cette journée la pire de ma vie. Mon ange gardien serait-il en congé ? Deux malheurs en une journée. Franchement c’en est trop. Faut pas exagérer chère nature.

Je compris au regard de ma mère qu’elle attendait une explication de ma part mais sentant ma tête accoucher d’une migraine je lui proposai de remettre la discussion à plus tard.

*

*  *

*

Ce matin-là,  j’espérais passer une bonne journée après cette exténuante semaine de classe. D’ailleurs, elle devait bien commencer dans la chambre de Soraya, cette chambre dans laquelle nous avons conjugué tant de fois le verbe aimer. Cette chambre dans laquelle nos corps ont si souvent joué la même partition à ces concerts de jouissance.

Je sentais mon cœur palpiter dans ma petite culotte à l’idée de ce moment que j’allais vivre dans les bras de ma copine. Je l’imaginais partir à la conquête de territoires non encore explorés de mon corps de jeune adolescente et y planter son drapeau de conquistador. Soraya était mon Christophe Colomb. J’avais envie qu’elle fasse exploser ma source d’eau vive comme elle seule sait le faire même dans les moments d’extrême sécheresse. J’étais prête à me donner complètement une fois de plus.

 

Dans le taxi qui m’emmenait chez elle, je repensais à ces moments que nous avions vécus ensemble pendant plus d’un an quand je sentis cette source chaude et abondante qui inonde généralement mes terres arides, couler entre mes montagnes. Je croisai mes jambes avant que l’envie ne me prenne de me caresser à l’arrière du taxi.

Mais dans la chambre de Soraya je tombai sur elle dans les bras d’une autre, en train de recevoir des caresses ne venant pas de moi.

*

*  *

*

«  J’attends tes explications maintenant jeune fille ; me lança ma mère apparemment énervée.

– Que veux-tu savoir d’autre maman ? Tu as tout lu. »

J’aurais pu faire la fille énervée que sa mère fouille dans ses affaires et l’accuser de ne pas respecter ma vie privée mais cela ne m’aurait pas aidé.

« Dis moi que ce que je viens de lire n’est qu’une histoire que tu as inventée.

-Ce serait un mensonge mère. »

Ce n’était pas nécessaire d’essayer de lui mentir car toute mon histoire avec Soraya était racontée dans les moindres détails dans mon journal. Dès les premières pages on pouvait lire ma description de nos nombreux petits moments à nous. A la première page, on pouvait lire ceci.

 

 A suivre …


Samara (Partie I)

Eh merde ! C’est bien la troisième fois en moins de dix minutes que cette chaîne de télévision, très prisée des jeunes et moins jeunes, diffuse ce spot publicitaire vantant les mérites de cette florissante compagnie de tabac.

Même les messages du ministère de la santé publique informant les jeunes sur les risques des maladies sexuellement transmissibles, les risques de grossesses précoces et les précautions à prendre ne sont pas si fréquents à l’antenne.

Le jeune, inondé de messages pro-tabac, n’a même pas le loisir de choisir. On lui met presque la cigarette à la bouche. Le prix du produit est à sa portée. Malheureusement, on vit dans un pays où une cigarette coûte moins cher qu’un cahier ou un stylo. Le produit est parfois gratuit à des activités culturelles pour jeunes.

Ces « activités culturelles » sont des trains dans lesquels les jeunes montent à chaque fois qu’ils veulent quitter la gare des principes imposées par leurs parents. Beaucoup de jeunes y vont pour boire un coup avant d’aller en tirer un.

Et, comme pour se moquer du public, à la fin de chaque publicité, après qu’une voix pleine d’énergie ait fait l’éloge du produit, le présentant comme une solution à tous les problèmes de stress, une petite voix presque silencieuse lance cette phrase à laquelle les patrons de la compagnie souhaiteraient que personne ne prête attention : « fumer nuit gravement à la santé. » Ah bon ? Vous m’en direz tant.

Samara zappe une fois de plus, fatiguée de tomber à chaque fois sur ce spot alors que ce qui l’intéresse, ce sont les vidéos carnavalesques qu’elle se plait à regarder, à défaut de pouvoir se rendre à des activités pré carnavalesques.

Elle est dégoûtée de voir à quel point le tabac était si médiatisé. Ça a de quoi choquer une fille de 16 ans s’étant fait la promesse de vivre comme il faut, c’est à dire sans tabac ni alcool. Elle s’est promis de garder son prestige jusque dans la bière.

Promesses difficiles à tenir au sein d’une génération qui va à toute vitesse, et dans un pays où les mauvaises choses sont considérées comme la norme. Le fruit semble avoir meilleur goût quand il est défendu. A ce rythme, Haïti est en passe de devenir un grand bac à rats.

Est-ce pourquoi, ne voulant pas faire partie de la minorité d’exception, voulant être comme les autres, certains jeunes entrent dans la danse, sans savoir que « apre dans tanbou lou »1.

Difficile de garder son cap quand des vagues comme l’alcool, la drogue et le sexe nous mènent en haute mer.

Après s’être gavée sans modération de vidéos, elle a décidé de s’arrêter sur une station diffusant un film à peine sorti au cinéma américain.

 

A peine s’est-elle installée pour visionner le film, un frisson dans le dos provoqué par le langoureux baiser qu’elle voit l’acteur principal partager avec une blonde, que sur l’écran s’affiche « XXX scène adulte ».

Cette chaine de télévision prend plaisir à empêcher la délectation des scènes d’amour lors de ses diffusions mais ne bronche pas quand dans un film un homme arrache la tête d’un autre de sang froid. Ils nous vendent la violence et nous cachent l’amour.

Définitivement, tout s’unit pour la faire sortir de ses gonds. Sentant qu’elle allait perdre son self-control, elle se résigne à éteindre le téléviseur, mais à son grand étonnement, elle le vit s’éteindre tout seul. Pendant une fraction de seconde, elle a cru l’avoir éteint avec son subconscient, puis a compris rapidement ce qui venait de se passer : on vient de « prendre le kouran », comme on dit chez nous.

Elle ne s’étonne plus désormais de ces fréquentes et régulières coupures d’électricité auxquelles tous les haïtiens ont fini par s’habituer.

De nos jours, c’est l’inverse qui étonne : cinq heures successives d’électricité surprennent davantage qu’une tempête de neige en plein centre-ville.

Pas étonnant que l’on entende de si grandes explosions de joie « men kouran ! »2 ou « yo bay li ! »3 dans les quartiers populeux à chaque fois que l’ampoule de la maison passe du gris au jaune.

C’est à croire que le directeur de la compagnie Électricité d’Haïti est aussi actionnaire dans une quelconque entreprise d’allumettes et de bougies.

A suivre…

1  Après la danse les tambours sont lourds (après le plaisir la réalité est souvent dure).

2 et 3 Voilà l’électricité !


Ma copine Soraya (Partie I)

Samedi dernier je revenais de chez ma copine Soraya, épuisée, mais surtout très contrariée à cause de l’expérience que je venais d’y vivre. Contrariée au point de ne pas avoir salué mon frère ainé qui jouait aux jeux vidéo avec son ami Sébastien dans le salon. J’avais hâte de me retrouver seule dans ma chambre pour pleurer sur mon sort et réfléchir à la décision que je devais prendre tout en sachant que, quel que puisse être mon choix, j’allais souffrir.

Je venais de vivre la pire journée de ma vie.

Comme chaque samedi, je m’étais faite jolie pour me rendre chez Soraya. Prétextant que j’y allais pour travailler les mathématiques, je suis parti chercher solutions à mes problèmes.

Impatiente de quitter cette maison où je me sentais si seule et si triste depuis que mon père n’y vivait plus (depuis son divorce d’avec ma mère), je partis en laissant ma chambre dans un grand désordre.

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Arrivée chez Soraya, je trouvai la porte ouverte et la maison déserte. Je me rendis directement dans sa chambre, étant sûre qu’elle y était, en train de m’attendre. Je poussai la porte, et là ce fut le choc. Un tel choc que mes jambes se mirent à trembler. Je fus saisi par un violent vertige mais je suis restée là à regarder sans avoir la force de réagir.

Sans pouvoir m’expliquer quoi que ce soit, je me suis enfuie. Il me fallait à tout prix fuir cette maison. Tout le long du chemin du retour j’essayais de comprendre ce que je venais de voir. Avais-je rêvé ? Non, malheureusement ce n’était  pas un rêve. Peut -être même que je venais de me réveiller. Peut être avais-je rêvé tout le temps de ce rayon de soleil que m’apportait Soraya depuis le divorce de mes parents.

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Arrivée chez moi, je dévalai les marches d’escalier et je poussai brutalement la porte de ma chambre. Cela fit sursauter ma mère qui laissa tomber mon journal intime, qu’elle tenait dans ses mains. Nos yeux se croisèrent le temps d’une fraction de seconde puis elle se baissa pour le ramasser.

« Oh non ! Il ne manquait plus que ça. »

A suivre …